Quand le tigre sort ses griffes
Voilà presque un demi-siècle, que, petit à petit, l'empire du Milieu, redresse la tête sur la scène mondiale. Les États-Unis, de Nixon à Obama ont, depuis, joué de tous les registres pour ne pas trop froisser le géant en expansion.(Jean Portante)
Aujourd'hui, alors que le monde est de nouveau à partager, Pékin n'a plus aucun complexe à revendiquer sa part du gâteau planétaire. Voilà la toile qui sous-tend les frictions sino-américaines actuelles.
L'année du tigre qui commencera le 14 février vient à point nommé pour décrire le nouveau visage international de la Chine. Jusqu'à il y a peu encore, puissance émergente, certes aux allures de colosse, elle se contentait, en effet, de gérer ses succès économiques avec une croissance annuelle à deux chiffres et d'envoyer paître quiconque était tenté de fourrer son nez dans ses affaires intérieures. Tout en plaçant discrètement ses pions sur l'échiquier géostratégique, que ce soit en Afrique, en Asie ou, même, en Amérique latine, elle faisait mine de n'afficher, contrairement aux États-Unis, sortis renforcés de l'implosion de l'univers soviétique, aucune velléité de domination.
Mais, sentant en Extrême-Orient un géant se lever, la Maison Blanche, a dû, de gré ou de force, mettre en place, dès les années 60 du XXe siècle, un double jeu relationnel fondé sur la nécessité de chercher à Pékin un partenaire fiable tout en sachant qu'y naissait un rival redoutable et inédit.
Tant la Chine que les États-Unis avaient besoin de cette ambiguïté. Pour la première, trouver dans l'empire américain un allié à sa taille, titillait ses ambitions tout comme sa soif de sortir de l'isolation internationale. Du côté américain en revanche, justement parce que la Chine se dessinait comme étant «le» rival de l'avenir, chercher à figer Pékin dans une collaboration de plus en plus explicite tenait en quelque sorte du dérapage contrôlé de sa propre perte d'hégémonie.
Dans une telle dialectique, ayant débouché récemment, à l'instigation d'Obama, sur la création d'une sorte de nouveau directoire du monde, baptisé «G2» par les observateurs internationaux, il devenait évident que le binôme partenaire-rival ne pouvait pas avoir que des jours heureux devant lui. Même si la crise financière et économique qui a secoué le monde, et continue de le faire, appelle plutôt à l'entente qu' à la désunion, l'empire du Milieu, avec son marché colossal et ses besoins pharaoniques, étant devenu la locomotive essentielle de la reprise des affaires du monde, sent de plus en plus qu'il peut désormais prétendre à plus de visibilité internationale.
Fauve en chair et en os
On sent donc que, forts de cette nouvelle ambition, les dirigeants chinois relèvent la tête et font savoir, même à qui ne veut pas l'entendre, que, politiquement et sans doute également militairement parlant, il est révolu le temps où Pékin laissait aux autres le soin de s'entre-déchirer entre eux pour le contrôle du monde globalisé.
Alors que, lors des derniers jeux olympiques de Pékin, l'Occident entier avait marché sous les fourches caudines de la question des droits de l'Homme, s'il y a un symbole qui, aujourd'hui, souligne cette mue de la politique étrangère chinoise, c'est peut-être au sommet de Copenhague sur le climat qu'il faut le chercher. Là où la Chine, on s'en souvient, n'avait envoyé que ses sous-fifres négocier avec les chefs d'État des puissances. Ceci malgré le fait que, un peu auparavant, lors de la rencontre entre Obama et Hu Jintao à Pékin, la «Chinamérique», comme d'aucuns appellent le couple Chine-États-Unis, avait fait mine de s'occuper conjointement des grandes questions du moment. Même sur le nucléaire iranien, les Chinois paraissaient se rapprocher des positions occidentales préconisant plus de fermeté à l'égard d'Ahmanidejad.
Si tout cela semble voler en miettes aujourd'hui, ce n'est pas un hasard. À Pékin, avant tout le monde, on a, en effet compris, que la venue à la Maison Blanche d'un président plutôt sympathique aux yeux de l'opinion mondiale allait être mise à profit pour redorer le blason étasunien dans le monde. Non pour faire plaisir à qui que ce soit, mais tout simplement – et Barack Obama ne s'est pas privé de le répéter haut et fort – pour scotcher les États-Unis dans la posture de leader incontesté de la planète. Et, avant tout le monde, on a également senti à Pékin que ces mêmes États-Unis n'avaient plus vraiment les moyens de leurs ambitions.
La première année de mandat de l'hôte de la Maison Blanche leur a donné raison. Sur aucun front l'Amérique n'a pu empocher de succès. Ni en Afghanistan, ni en Irak, ni en Iran, ni, surtout, en Palestine où ses efforts ont été ouvertement ridiculisés par les autorités israéliennes. De là à considérer que les États-Unis sont devenus un tigre de papier sans aucun poids sur la marche des choses du monde, alors que la Chine se voit bien en fauve en chair et en os, le pas est facile à franchir.
Que cela puisse désormais amener Pékin à hausser le ton, est dans la logique des choses. Le premier coup de semonce a été tiré à l'occasion de la décision de la Maison Blanche, qui reste à confirmer par le Congrès, de vendre pour plus de six milliards de dollars d'armes à Taïwan. La riposte chinoise plus musclée que d'habitude ne s'est pas fait attendre. Et elle se veut à la fois économique et politique. C'en est fini, disent en gros les dirigeants chinois, de la collaboration dans des dossiers comme l'Iran ou la Corée du Nord. Et pour empeser leur message, ils l'ont assorti de la menace de renoncer à l'achat de presque trois mille avions Boeing au profit de l'Airbus européen, sans oublier celle de suspendre les échanges militaires ou de mettre sur leur liste noire les entreprises américaines liées à la fabrication des armes livrées à l'ancienne Formose que Pékin revendique, au même titre que Hong Kong, le Tibet ou Macao, comme partie intégrante de la Chine.
L'ouverture d'un deuxième front par le président Obama, plus politique encore que la vente d'armes, à savoir son intention de recevoir, après mainte hésitation, le dalaï-lama, indique, elle, que, à Washington aussi, on est prêt à en découdre. On voudrait remuer une lame de couteau dans une plaie, on ne s'y prendrait pas mieux. On se souvient, en effet, que les autorités chinoises avaient fait capoter un sommet Chine-Union européenne, furieux contre Nicolas Sarkozy qui avait osé rencontrer celui qui, aux yeux de Pékin, n'est qu'un vulgaire séparatiste.
Le bras de fer actuel se joue, alors que l'interdépendance des deux pays, à l'avantage des États-Unis jusqu'à il y a peu, profite de plus en plus à la Chine qui, Pékin le rappelle aujourd'hui, détient pour presque 800 milliards de dollars de bons du Trésor et pourrait, en se désengageant, faire trembler l'économie étasunienne. On n'en est pas encore là. Mais l'avertissement est donné.
Le tigre chinois est donc bel et bien réveillé. Et même s'il ne songe pas encore à brandir la menace militaire pour accompagner son expansion, on sait à Washington que la force montante est ailleurs qu'aux États-Unis. Et, ce qui est pire et plus inquiétant, on y sait sans doute également que cette force montante, la Chine donc, n'est pas à brider par les seules armes politiques et économiques.
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