Salvador qui chante, danse, prie...
Entreprendre un premier voyage au Brésil sans passer par Salvador, cela reviendrait à préparer une caïpirinha sans citron vert. ROBERT PAILHES
Dans le regard d'Everaldo, il y a un peu de tout: de la malice, du sérieux, de la distance. Dans sa vie aussi, il y a des mélanges: la nuit, il joue le rôle de gardien dans une pousada - logement de charme - de la vieille ville; le jour, il se propose de faire visiter l'autre Salvador, celui de l'envers du décor, de la vie de tous les jours des habitants du berceau du Brésil.
Car Salvador symbolise l'histoire profonde du «pays de braise». C'est là, en effet, dans la baie de Tous-les-Saints, qu'aux XVIe et XVIIe siècles ont accosté les navires chargés d'esclaves. De cette époque scandaleuse et douloureuse, est né un caractère unique, une âme qui se retrouve dans le terme exclusif d'afro-brésilien pour caractériser les lieux et les hommes de l'endroit.
Le centre est fait d'une ville haute et d'une ville basse. En haut les vieux quartiers dont le Pelourinho: c'est ici qu'il faut choisir de s'installer lorsqu'on n'a que quelques jours pour goûter à la ville. Longtemps le Pelourinho demeura au bord de la décrépitude alors qu'à l'époque coloniale les grands patrons du sucre en avaient occupé les délicats balcons en fer forgé derrière lesquels il leur arrivait de se prélasser pour assister au supplice des esclaves cloués au pilori - pilori, pelourinho, même combat.
Le mardi soir, la musique des écoles locales emplit tous les pores du quartier, ses murs de toutes les couleurs et ses pavés. Sauf cas de force majeure.
Et ledit cas nous est tombé dessus: la veille de notre arrivée, le maître du samba reggae local est brutalement parti dans l'au-delà. Tout un cortège de musiciens et de fans l'a accompagné au cimetière dans la journée. Aussi, le soir et les jours suivants, le silence est-il tombé sur presque tout le quartier.
Le bus de la convivialité
En bas, la ville basse, coincée entre la haute et la mer. Plus on part vers la pointe sud de la ville, plus s'étendent les quartiers résidentiels. Plus on va vers le nord, plus le populaire reprend ses droits.
Le marché São Joaquim fait partie de ce monde d'en bas. C'est un labyrinthe, on y trouve tout ce qui peut se vendre et s'acheter sur la planète Brésil: du poisson séché, des abats de tous styles pour cœurs bien accrochés, des poulets encaqués dans des cages irrespirables et - insolite garanti - des boutiques où ce qui se rapporte au candomblé peut être acheté, sauf par le touriste, qui commettrait alors un petit impair culturel. Parfois, égarée dans le bric-à-brac, une télé est branchée foot avec le «Barça» à l'affiche: décidément, l'uniformisation du monde s'accélère...
La fermeture du marché est imminente. Everaldo en connaît le dédale et le jeu de piste comme personne. Il envoie un bonjour çà et là, puis échange deux mots ponctués de rires ou bien de gravité.
Nous montons dans un bus. Plus de place, sauf à l'avant. Partie sur des considérations générales, la discussion entre le chauffeur et Everaldo s'anime, nous y sommes conviés et les étrangers que nous sommes deviennent illico le sujet de curiosité. En quelques minutes, les plaisanteries et les rires s'installent. Au Brésil, il ne faut jamais beaucoup de temps pour que des personnes qui ne se connaissaient ni d'Éve ni d'Adam se mettent à palabrer comme de vieux amis.
Halte à Notre-Seigneur de Bonfim: des 365 églises de la «Rome noire», elle est la plus populaire pour avoir hébergé il y a deux siècles et demi une statue du Christ en croix taillée dans l'ivoire et l'argent. Ici, on ne coupe pas à l'achat de bracelets en tissu porteurs de tous les espoirs, pas plus qu'on ne saurait ignorer la salle des ex-voto où des bras, des jambes en plastique et autres joyeusetés sont apportés en offrande dans l'attente du miracle.
Salvador n'aura peut-être jamais de métro, donc ses bus ne désempliront pas. Les Salvadoriens y apparaissent très calmes, aux antipodes de la frénésie qui va les saisir en février sur ces mêmes avenues de front de mer, à l'heure du carnaval.
Ce carnaval est estampillé unique, avec ses «blocos» et la houle d'une foule serrée comme des anchois. Il paraît que ça ne s'oublie pas...
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