Miroir, mon beau miroir...
La vie de tous les jours, sous toutes ses formes, s'avère peu banale dès lors qu'elle devient un terrain de jeu pour l'art contemporain. C'est ce que compte démontrer l'expo «everyday(s)» au Casino Luxembourg.(Vincent Wilwers)
Il s'agirait de ruptures, selon An Schiltz et Fabienne Bernardini, curatrices de l'exposition. Rompre avec les mécanismes du quotidien pour mieux en appréhender les rites, les codes et les infimes modifications que nous lui apportons. L'expérience est esthétique, au sens noble, dans la mesure où il s'agit de rendre palpables les formes successives qu'adopte ce quotidien, inquiétant, convivial, morne, euphorisant, mais jamais complètement banal.
Tout serait question de l'évolution du point de vue dans le temps et l'espace, nous suggèrent les maquettes de Pier Stockholm dans Prozac Garden. Conçues pour représenter les moments successifs d'euphorie et de dépression d'une vie sous Prozac, elles alternent des objets aux dimensions variables, entre l'absence de perspectives et la poussée spectaculaire d'un gratte-ciel horizontal, hors du mur.
Si ce quotidien pluriel imprègne le Casino d'un air de bric-à-brac, il permet aussi d'interroger le rapport de proportions qui existe entre le déroulement de nos vies et celui de l'histoire. C'est précisément ce rapport qu'inverse Takahiro Iwasaki en juxtaposant de minuscules structures architecturales avec un paysage chaotique, obtenu par l'accumulation de serviettes.
Détourner les objets du quotidien est d'ailleurs la stratégie adoptée par la plupart des artistes sélectionnés. Tandis que Virgine Yassef livre sa version, saturée, d'une étagère Ikea, Claude Closky donne à l'objet une dimension sexuelle par la simple confrontation de deux formes différentes. David Bestué et Marc Vives prennent quant à eux un malin plaisir à imposer des scénarios déjantés à un monde domestique par trop policé. Dans la vidéo Acciones en casa, les objets sont les anti-héros d'une série de scénarios absurdes. Les livres se suicident, les lavabos se transforment en fontaines.
À travers une approche qualifiée d'«interpassivité» par Fabienne Bernardini, il s'agit ici de renvoyer au spectateur les innombrables codes, expériences et stimulis que la routine du quotidien dissimule, à tort ou à raison.
Spectres
Difficile alors, dans une exposition qui table sur l'art, de la vie et de l'objet, de ne pas évoquer le spectre de Marcel Duchamp, qui semble s'imposer dans une partie de l'exposition. Christoph Büchel est sans doute la personne qui se rapproche le plus du ready-made de Duchamp. Sauf que l'objet détourné est une bande vidéo.
Tomorrow's Pioneers est un extrait à l'état brut d'une émission pour enfants produite par le Hamas. Le spectateur y assiste au martyr de Farfour, le double de Mickey Mouse, en guerre contre«l'impérialisme américain». Le choc des registres ne saurait être plus grand, et plus incompréhensible pour le spectateur, à qui est renvoyé le reflet monstrueux d'un élément des plus familiers de sa propre culture.
La particularité, déroutante, d'everyday(s) est de vouloir combiner une esthétique de l'infime, de l'intime, à de grandes questions sociologiques et politiques. En effet, quand des photographes comme Bruno Baltzer, Christian Mosar et Jiri Thýn se concentrent sur l'individu ou la famille, d'autres artistes sélectionnés étudient plus ouvertement l'interaction du quotidien avec le politique.
C'est avec une grande économie de moyens que la cinéaste Andrijana Stojkovic reprend à son compte les potentialités du hors-champ pour se concentrer sur la maigre routine d'un couple de Bosniaques, réfugié dans un gymnase suite à la guerre civile. Misant également sur le non-dit, l'artiste israélienne Carmit Gil évoque, par le truchement d'une main courante sur une plateforme vide, l'angoisse qu'associent désormais les Israéliens avec l'usage des transports en commun. Eulàlia Valldosera mise plus particulièrement sur l'intervention du visiteur, en demandant à ce dernier de se mettre dans la peau d'une femme espagnole, en poussant un landau sur des rails.
Renvoyer une image modifiée, décalée du quotidien est ce que la plupart de ces artistes on en commun. C'est ce qu'entreprend Cao Fei dans Cosplayers, film onirique où de jeunes urbains chinois s'adonnent à des jeux de rôles inspirés des mangas, pour dissimuler leur ennui. Image inversée chez Pavel Smetana, dont l'installation interactive The Cyber Portrait of Dorian Gray enlaidit celui qui se regarde trop longtemps dans un miroir digital.
«everday(s)», jusqu'au 11 avril au Casino Luxembourg –Forum d'art contemporain,41, rue Notre-Dame,Luxembourg.
Infos: tél. 22.50.45 etwww.casino-luxembourg.lu
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