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«Le meilleur des mondes»

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En ces temps de culture du chiffre, le musée d'Art moderne Grand-Duc Jean (Mudam) ne fait lui l'économie d'aucune réflexion, d'aucun imaginaire. Et sa collection (enfin?) dévoilée réconcilie tous les publics. Audace et humanité.(Marie-Anne Lorgé)

Passant en revue la collection Mudam – «une collection encore jeune», commencée en 1996 –, Enrico Lunghi ex-directeur du «Casino», a constaté que beaucoup d'œuvres y parlaient du monde: «ce n'est pas une collection formaliste ou formelle, non, c'est une collection engagée dans le devenir du monde». De quoi nourrir un projet d'exposition, celle-là même qu'Enrico Lunghi avait défendu au moment de poser sa candidature à la direction du Mudam, pour succéder ainsi Marie-Claude Beaud, et que désormais il développe pleinement.
C'est donc une expo d'examen réussi, c'est aussi le fruit de 15 années passées à la tête du forum d'art contemporain baptisé Casino, que l'on s'évertue (à juste titre) à taxer de laboratoire – s'y tient actuellement l'expo Everyday(s) (lire en page 27) –, et cette expérience laisse d'heureuses traces indélébiles. Le résultat, à la fois engagé et poétique, plastique et littéraire, est très accessible et foncièrement humain.
Depuis l'ouverture du Mudam en 2006, à la faveur de son expo inaugurale Eldorado, la collection avait déjà été partiellement éventée, surtout au niveau mobilier, ce qui était passé quasiment inaperçu et avait déclenché l'avalanche des griefs qui aujourd'hui continuent de se gargariser. Régulièrement des œuvres de la collection ont été présentées en lien avec des thèmes ou des monographies, mais rien n'y a fait, la mauvaise foi a le dent dure. Donc, pour l'heure, et pour la première fois, la collection est clairement valorisée en tant que telle, c'est la vedette exclusive. Sauf, bien sûr, qu'en vertu de son volume, elle pourrait remplir cinq fois le Mudam.
Donc, à l'évidence, fût-ce pour éviter la stérile accumulation fourre-tout, un choix s'impose. Non pas mathématique – ce qui faillirait à la responsabilité d'un musée, ce qui insulterait le flair éclairé de son directeur – mais un choix lié, en l'occurrence, au faux optimisme d'un candide, à son ignorance feinte ou à sa philosophe dose de sagesse.

Labyrinthes

Alors, du monde, qu'est-ce que les œuvres d'art (de la collection) nous en disent? Et déjà, «comment les agencer» – d'autant que les supports ou pratiques sont évidemment multiples, vidéos, installations, photos mais aussi peintures – et, surtout, «comment présenter la multiplicité des regards sans imposer une lecture uniforme»?
La méthode Lunghi consiste à prendre appui sur la tradition philosophique et littéraire d'un Voltaire, certes, mais surtout sur le célèbre opus d'Huxley, Le meilleur des mondes, paru en 1932, un roman d'anticipation aussi lucide et implacable qu'ironique.
Partant de là, sans pour autant être une illustration du récit d'Huxley, même si des citations y sont empruntées, Enrico nous «invite à inventer d'autres récits encore» en renonçant à une scénographie figée ou linéaire – ce qui fait «écho à l'idée de l'architecte I.M. Pei qui ne voulait pas, dans son bâtiment de parcours obligé».
Concrètement, «sur le mode de la raison intuitive et non sans humour et tendresse», Enrico compose des ensembles d'œuvres qui forment quatre «épisodes» traitant «de nos territoires» (physiques, virtuels, militaires, politiques, intimes, marchands, religieux, urbains, paysagers, linguistiques), «de nos visages (et de nos corps)», «de nos artifices» puis «de nos vies intérieures, de nos rêves et de nos cauchemars». Ce sont des ensembles «fragmentaires et sans frontières»: ils laissent non seulement des histoires se raconter, jamais exhaustives, parfois permutables, mais surtout, ils laissent à chacun le soin de (se) faire une lecture personnelle.
C'est dense (90 artistes). Après avoir crié au scandale du vide, pour peu – ce serait un comble! – on s'indignerait du contraire.
De très nombreuses œuvres ont déjà été fait l'objet d'expositions au Casino Luxembourg, au centre d'art Nei Liicht (cfr le photographe Stéphane Couturier), à la galerie Nosbaum & Reding (dixit les peintres Manuel Ocampo et Damien Deroubaix), chez beaumontpublic (les stratégies guerrières de Jan Fabre, les performances de Marina Abramovic) ou au FRAC Lorraine (voir l'entretien vidéo de Sartre) notamment. Sans compter les œuvres historiques de Tony Cragg, Richard Deacon ou Federico Herrero. Et pour ceux qui s'insurgent sempiternellement contre le mauvais sort jeté aux artistes luxembourgeois, Le meilleur des mondes ne boude ni Tina Gillen (typologie peinte d'architectures formatées), ni Antoine Prum (film «décalé» Mondo Veneziano), ni même Bruno Baltzer (photo de manèges la nuit). Ni surtout Su-Mei Tse dont la fontaine déverse de l'encre de Chine «comme si tous les mots écrits depuis l'invention de l'écriture en Orient et en Occident ne l'avaient été que pour saisir le souvenir du gargouillement de l'eau dans le bassin d'un jardin baroque»: Many Spoken Words est une création… tout comme la série des palmiers argentés de David Zink Yi.
La collection s'appréhende dans tous les sens du poil de l'utopie, même à rebours, remarquant tout de même que les cauchemars se perpètrent au sous-sol, que les visages s'auréolent au premier étage et que les territoires se répandent au rez-de-chaussée.

Sur le vif

Tant qu'à prêcher par l'exemple, notons aussi les climats lumineux de Claude Lévêque, les maquettes (sous haute surveillance) de Jennifer & Kevin McCoy, les dessins (arches sinistrement visionnaires) de Steven C. Harvey, les tissus de Kimsooja, les photos (arbres accouchant d'une femme) de Izima Kaoru ou encore le haïku en néon rouge, «l'ultime sens, l'ultime écrit», de Maurizio Nannucci.
«La seule vérité sur le monde est celle que nous fabriquons dans notre tête, pour le meilleur et pour le pire». Et finalement, selon le raconteur d'histoires Nedko Solakov, «pourquoi notre terre ne serait-elle pas plate comme une assiette?»
«Il y a tellement de choses qu'on ne sait pas…» (dit Huxley) . «Mais la joie d'être de ce monde est inébranlable».
Jusqu'au 23 mai au MUDAM, 3 Park Dräi Eechelen, Luxembourg, jusqu'au 23 mai. Infos tél.: 45.37.85-1 et www.mudam.lu 

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