Expo / Passeport pour une photographie libre
Che Guevara cigare au coin des lèvres à la Une du «Nouvel Observateur». C'était en 1963. La photo a fait le tour du monde, tout comme René Burri, son auteur. / Vincent Wilwers
Quand René Burri fait ses classes à la «Kunstgewerbeschule» de Vienne, il a déjà photographié l'entrée de Winston Churchill dans Zurich en 1946. Il avait alors 13 ans; une personne parmi d'autres dans la foule. Par la suite, il couvrira le nouvel ordre mondial, dans les pas de David Seymour, son mentor à l'agence Magnum.
Burri a été le témoin des luttes d'influence délocalisées: le conflit de Suez, la guerre du Vietnam, le Liban. C'est également en tant que privilégié – il est l'ami de l'architecte Oscar Niemeier – qu'il aborde l'évolution de villes comme Sao Paolo. Enfin, en cinéaste, il assiste à l'émergence des pays du tiers-monde, et produit un documentaire sur la Chine.
L'époque était après tout au foisonnement des journaux illustrés qui ont transformé en stars des photographes comme Werner Bischof. La BCEE revient amplement sur ce phénomène en accompagnant la rétrospective des pages originales de Bunte ou du Nouvel Observateur. Percutantes comme jamais.
Empathie
Le succès de Burri s'explique en partie par une approche construite de la photographie. Sur le plan visuel, son regard est capable de transformer des manœuvres militaires en un ballet de soldats en plomb, une place publique en composition géométrique. L'humour côtoie le commentaire.
Mais c'est surtout par sa capacité à utiliser l'image pour penser un monde de plus en plus complexe que Burri se démarque. Transcendant les clivages idéologiques grandissants, son œuvre affiche une capacité à ne jamais oublier «l'homme de la foule». Celui qui se résigne, qui tente de survivre, ignorant ou non que son destin est lié à une histoire qui le dépasse et qui s'accélèrera avec la globalisation. Le travail de Burri se construit autour de cette vision de l'humanité à la fois clairvoyante et empathique.
C'est dans Die Deutschen que se manifeste pour la première fois ce point de vue. Pour cela le photographe est aidé par un atout de taille: son passeport. De nationalité Suisse, il transite librement des deux côtés de l'Europe.
Paru dans la presse illustrée allemande dans les années 60, la série dresse le portrait de la société allemande à l'heure de la reconstruction. Dernière tentative de montrer une Allemagne unie, le reportage montre aussi bien des mannequins défilant devant un monument aux morts, que des bourgeoises à un opéra de Berlin Est, ou des GI's dans une taverne de Hanovre.
La galerie «Am Tunnel» accorde également une place importante aux amitiés artistiques de Burri. Le Corbusier y est représenté à l'exact opposé de ses projets monumentaux: griffonnant sur un bout de papier. Ici l'observation se transforme en commentaire sur le rapport qu'entretiennent l'homme et la modernité. Un commentaire toujours ironique à en juger par la moue des bourgeoises milanaises que Burri surprend devant une œuvre de Picasso, au Palazzo Reale.
Galerie «Am Tunnel» de la BCEE, 16 rue Zithe, Luxembourg: «Rétrospective René Burri», jusqu'au 17 janvier 2010.
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