Home | Culture | Colum McCann sur le fil

Colum McCann sur le fil

Taille de la police: Decrease font Enlarge font
image

L'Irlandais de New York propose un des grands livres de la rentrée littéraire 2009-2010./ PROPOS RECUEILLIS PAR SERGE BRESSAN

Grand sourire, il confie: «À chaque fois, je pense avoir écrit mon dernier livre. Et puis vient une période où on se remet sur pied. Et on repart.» Ainsi, Colum McCann, 44 ans, né en Irlande et résident de New York, nous a glissé l'un des grands livres de cette rentrée littéraire 2009-2010. Un livre au titre magnifique: Et que le vaste monde poursuive sa course folle*, un vers emprunté au poète britannique Alfred Tennyson.
Après des romans remarqués (Danseur et Zoli), McCann se pose cette fois à New York. Le 7 août 1974, un funambule français, Philippe Petit, avance sur un fil de fer tendu entre les deux tours du World Trade Center. En bas, plus de 400 mètres en contrebas, on passe son chemin, on s'arrête, lève les yeux, on n'ose y croire. Le funambule, chez McCann, devient prétexte à conter des personnes ordinaires: Corrigan le prêtre irlandais, Tillie et sa fille Jazzlyn, prostituées, Claire, la mère d'un jeune informaticien qui meurt au Viêt Nam… Au fil des pages, transpirent l'émotion, la tendresse, la violence des sentiments et de la vie. Ces temps-ci, Colum McCann est certainement un «écrivain social» parmi les meilleurs au monde. Rencontre.
À l'origine, donc, il y a une photo prise le 7 août 1974. Les deux tours du World Trade Center à New York, un fil de fer au sommet, un homme qui s'élance à plus de 400 mètres au-dessus du sol… et un avion qui file sur la gauche…

Le ciel, les exclus

Colum Mc Cann: «Cette photo, c'est une grande photo! C'est époustouflant… Dès que je l'ai vue, l'oxygène disparaît de l'air ambiant… Oui, tout y est pour lancer un roman. Une photo qui superpose deux époques. Beaucoup de personnes pensent que ce cliché est truqué… En fait, cette photo de Philippe Petit, le funambule français qu'on voit sur le fil de fer, elle m'a poussé à écrire Et que le vaste monde poursuive sa course folle. J'avais, là sous les yeux, un de ces charmants accidents que nous offre, de temps à autre, le hasard objectif de la vie.»
Votre nouveau roman est, en creux, habité par la symbolique…
C. MC.: «Ce livre est basé sur la métaphore des deux tours du World Trade Center. Ces deux tours humaines qui se sont effondrées. Là, ce 7 août 1974, les êtres humains étaient traités comme des matières.»
Après Los Angeles raconté par James Frey dans "L.A. Story", vous nous présentez New York comme une formidable matière à littérature…
C. MC.: «Normal, cette ville grouille de monde! Mais un petit village peut, lui aussi, être très littéraire. Relisez Marcel Proust ou James Joyce et ses Dubliners. Ce qui compte avant tout, ce sont les mots de la langue… En décrivant une journée à Dublin, Joyce peut transformer son récit en une magnifique encyclopédie. Le langage, c'est fantastique parce qu'il est infini, bien plus que tout ce à quoi je peux penser, bien plus que le temps ou que Dieu qui, lui, n'est qu'un mot!»
"Et que le vaste monde…" est votre livre post-11-Septembre?
C. MC.: «Un livre, c'est une question de prise de conscience. Est-on conscient de ce qu'on fait quand on est écrivain?
C'est de l'ordre du ressenti. Voilà pourquoi je ne suis pas parti dans l'écriture de ce roman avec l'idée arrêtée sur le thème du 11-Septembre, même si le texte est né, en moi, véritablement le matin du 11 septembre 2001. Un an plus tard, je découvrais la photo du funambule Philippe Petit.»
N'empêche: presque tout, dans ce livre, paraît annoncer les attentats de 2001 contre le World Trade Center et le Pentagone…
C. MC.: «En 1974, l'Amérique tentait de sortir de la guerre du Viêt Nam. On croyait à l'idéal hippie mais il y avait aussi la pauvreté, la drogue, la prostitution…»

Échouer en mieux

Vous semblez éprouver une tendresse particulière pour Corrigan, ce prêtre irlandais échoué dans les bas-fonds du Bronx avec les junkies et les prostituées. "Il aime le ciel et ceux qui en sont exclus", écrivez-vous.
C. MC.: «C'est vrai que j'ai de la tendresse pour lui. Et un Corrigan, j'en ai rencontré un dans la vie quotidienne. Un Italien prénommé Giorgio. Il était le fils d'un juge de la Cour suprême, il est devenu moine. En parlant de lui, ça me donne encore aujourd'hui des frissons. C'est magnifique, il est allé à New York, il a vécu dans les bas-fonds.
Il m'a inspiré pour Corrigan, un personnage avec une belle blessure. C'est un saint blessé!»
Dans quel état sort-on de l'écriture d'un livre comme "Et que le vaste monde poursuive sa course folle"?
C. MC.: «Pour tous mes livres, c'est le même processus. Quand j'en ai fini avec l'écriture, je suis physiquement et intellectuellement épuisé, vidé. Mais dans le même temps, j'ai la sensation de devenir plus intelligent. Parce que d'autres personnes (les lecteurs) et même les personnages m'apportent cette intelligence. Et que le vaste monde poursuive sa course folle, je l'ai entamé dès que j'ai mis le point final de mon précédent roman, Zoli. Il m'habitait depuis 2001 et je suis content aujourd'hui d'avoir trouvé le temps pour l'écrire. J'écris des scénarios, des pièces de théâtre mais là, avec le livre, c'est différent…»
Et pendant les semaines, les mois de l'écriture, comment vous sentez-vous?
C. MC.: J'aime l'écriture. Mais au quotidien, parfois, je me replie. Toutefois, il faudrait en finir avec cette légende de l'écrivain enfermé dans sa tour d'ivoire.
Nous avons une vie familiale, sociale, et nous devons faire avec… Un jour, on a glissé un papier sous la porte de mon bureau. Un de mes enfants y avait écrit: "Papa, quand va-t-on au football au parc?" Suis-je un autre homme quand j'écris? Il faut poser la question à ma femme! Elle est ma première lectrice et si j'écris mal, elle me le dit…»
Pour votre roman précédent, "Zoli", vous avez dit ne pas être satisfait du résultat.
C. MC.: «Oui, Zoli est un échec… mais tout est un échec! Parce qu'on n'écrit jamais le livre dont on a rêvé. On n'atteint jamais la perfection… Souvent, je pense au concept cher à Samuel Beckett, il disait: "N'importe quoi, réessayer, échouer mais échouer mieux." Zoli était un échec courageux. Un bel échec!»
Vous diriez aussi que "Et que le vaste monde…" est également un échec?
C. MC.: «J'espère! Je suis allé dans la direction que je souhaitais. Voilà pourquoi je suis relativement content mais en tant qu'écrivain, on ne peut jamais être satisfait… Sinon, on perd vite le désir de dire et d'écrire quelque chose de plus profond, de plus beau. Et contrairement au footballeur qui sait qu'il sera à son top à 28, 30 ans, l'écrivain ignore quand il sera à son meilleur. Le sera-t-il d'ailleurs un jour?»
«Et que le vaste monde poursuive sa course folle», de Colum McCann. Belfond, 450 p., 22 euros. 

Ajouter à: Add to your del.icio.us del.icio.us | Digg this story Digg

Subscribe to comments feed Commentaires (0 posté):

total: | Affiché:

Postez votre commentaire comment

Entrez le code que vous voyez dans l'image s'il vous plait:......

  • email Envoyer par email à un ami
  • print Version imprimable
  • Plain text Texte complet
Grammophon