L'invitation au voyage en Courlande
C'est un superbe récit de voyage, écrit dans une langue tout en délicatesse et en justesse, que nous offre Jean-Paul Kauffmann dans son dernier livre, sobrement intitulé «Courlande»*. Des pages qui brillent par l'élégance de leur style./ Propos recueillis par Daniel Salvatore Schiffer
Cette contrée dans laquelle se déploie le récit de votre dernier livre a pour beau mais énigmatique nom "Courlande". C'est également son tout aussi suggestif mais elliptique titre. Pourriez-vous nous en dire un peu plus sur ce mystérieux "pays de nulle part", ainsi que d'aucuns le présentent?
Jean-Paul Kauffmann: «La Courlande, contrée située au nord de l'Europe et bordée par la mer Baltique, n'est pas du tout un pays imaginaire mais bien réel, malgré ses aspects oniriques: ses ciels gris et infinis, ses forêts denses et à perte de vue, ses longues plages désertes et silencieuses, ses nombreux châteaux en ruine que détenaient jadis les barons baltes, et ses ancestrales légendes forgées par les exploits des chevaliers teutoniques.
Cette région, portion de terre enclavée entre les mondes slave et germanique mais qui fait aujourd'hui partie intégrante de la Lettonie, capitale Riga, est encore mal connue de nos jours. Car, longtemps occupée par les Soviétiques, elle fut interdite d'accès, pour les Occidentaux, jusqu'en 1991, année où la Lettonie acquit, deux ans après la chute du Mur de Berlin et l'effondrement consécutif de l'URSS, son indépendance politique et culturelle.»
C'est d'ailleurs en cette même contrée, la Courlande, que Marguerite Yourcenar en personne, première femme élue à l'Académie française, plante le majestueux mais sombre et même tragique décor de l'un de ses plus beaux romans, "Le Coup de grâce", dont le réalisateur allemand Volker Schlöndorff fit une magistrale adaptation cinématographique.
J.-P. K.: «Exact. Je me suis d'ailleurs passionné, dans les années 1980, pour l'œuvre de Marguerite Yourcenar. Je suis même allé lui rendre visite dans son île de Mount Désert, aux États-Unis, où elle vivait avec sa compagne. Cette rencontre, très décevante, se passa cependant très mal. Elle m'a donné à voir d'elle-même un être profondément égocentrique, exagérément narcissique. J'ai donc pris, depuis lors, de sérieuses distances avec son œuvre.
Quant à son Coup de grâce, roman qui se passe effectivement en Courlande, je préfère, de loin, l'adaptation cinématographique qu'en a faite Volker Schlöndorff. C'est, véritablement, un chef-d'œuvre!
Mais je parle, dans mon livre, de bien d'autres écrivains, dont Georges Simenon, pour lequel je nourris une vive admiration sur le plan littéraire. Ce n'est d'ailleurs pas un hasard, pour moi, si le tout premier roman de Simenon s'intitulait, précisément, Pietr le Letton…»
Défi du dandy
Votre livre "Courlande", qui est un récit à connotation fortement autobiographique, commence par l'évocation d'une femme, prénommée Mara, dont le souvenir, après avoir vécu avec elle une splendide histoire d'amour, semble encore vous hanter.
J.-P. K.: «C'est vrai. Le point de départ de ce récit, qui s'avérera être également un récit de voyage, est le souvenir d'un amour de jeunesse: Mara, que j'ai connue il y a trente ans mais que je n'ai jamais plus revue, après notre séparation, depuis ce temps-là.
Le journaliste que je suis également, puisque j'ai cofondé Le Matin de Paris et que je suis ensuite devenu grand reporter à L'Evénement du Jeudi, prend là le prétexte d'un article à rédiger pour visiter la Courlande. Ce papier ne sera certes jamais écrit. Mais il donnera néanmoins naissance à ce livre puisque le narrateur, écrivain-journaliste, y part à la recherche de cette jeune et belle femme lettone, dont il poursuit le souvenir presque à la trace.»
Une subtile et émouvante "invitation au voyage" donc, pour paraphraser Charles Baudelaire en l'un de ses plus beaux poèmes, inséré dans "Les Fleurs du Mal", où s'effectueront cependant, à l'instar de certains romans de Stendhal, d'autres et très intéressantes rencontres, dont celle avec l'homme que vous y appelez affectueusement "le professeur", véritable dandy que vous décrivez par ailleurs admirablement en ces pages!
J.-P. K.: «Oui. J'écris textuellement, à propos de ce personnage que j'aime tout particulièrement, ces mots: "Ce fut pour moi une révélation. Je retrouvais dans ses propos une part de l'émotion qui avait été à l'origine de mon propre voyage. Cet homme était un complice. Je me sentais en connivence avec lui, même si je n'adhérais pas à sa vision "mélancoliste" du passé. (…). Je l'avais taquiné en le traitant de décadent. Il avait accepté l'épithète avec reconnaissance: "Je me suis inventé un monde. Je l'esthétise. Je sais, bien sûr, qu'il n'est pas réel. Je vis dans cette bulle. Je n'en sors que pour préserver cette fine pellicule remplie de rêves afin qu'elle ne se déchire pas. Je devinais chez lui un profond accablement face au monde dépourvu de grandeur et du goût de la beauté. Il lui avait tourné le dos dans cette attitude de défi propre au dandy, mais parvenait assez bien à survivre dans ce rejet, impassible, réfugié dans les illusions et les fantasmagories du passé. J'aimais son orgueil (…)". Un vrai et rare dandy, en effet: figure intellectuelle beaucoup plus profonde et philosophie de l'existence beaucoup plus complexe, celle du dandysme, qu'il n'y paraît à première vue!»
Ce récit de voyage, "Courlande", s'avère aussi, presque à la manière d'un roman-policier, comme une enquête sur la disparition: thématique très présente en ce livre.
J.-P. K.: «Oui. Le narrateur tente d'y poursuivre, non seulement la trace d'un amour ancien, personnifié sous les traits de cette jeune Courlandaise, mais d'y rechercher aussi celle, par exemple, d'un énigmatique chercheur de tombes, ou, encore, d'un tout aussi fascinant monarque français, Louis XVIII. On y croise également, d'un pas se voulant toujours feutré, une somptueuse duchesse de Dino, une insaisissable demoiselle d'Avignon, une traductrice de Sade, un rocker tendance "breakcore" et puis même un "Résurrecteur". Mais cette quête en un pays longtemps considéré comme une anomalie historique est peut-être, avant tout, celle de l'âme: de l'âme d'un pays certes étrange, mais aussi, tout simplement, de l'être humain en ses différentes facettes et parfois abyssales dimensions.»
Ce livre n'est-il pas aussi, par-delà la nostalgie qui s'en dégage parfois, une insatiable quête de vérité, le seul absolu, au fond, que vous revendiquiez?
J.-P. K.: «Peut-être! La vérité… un bien grand mot, en tout état de cause, que je n'emploie, pour ma part, que très rarement et, en tout cas, avec une extrême prudence et même circonspection, sinon parcimonie. Car ce sont bien plutôt là des vérités cachées, enfouies au plus secret de nous-mêmes.»
OTAGES AU LIBAN
Votre métier de journaliste vous a naguère emmené au Liban, où, à Beyrouth même, vous avez été enlevé, le 22 mai 1985, par le Djihad islamique, pour n'en être libéré que le 4 mai 1988: trois longues années de captivité, avec d'autres otages, dont le professeur Michel Seurat, mort, quant à lui, en détention. Quel souvenir gardez-vous de ce douloureux épisode?
J.-P. K.: «Il m'est, encore aujourd'hui, très difficile d'en parler. Ces trois longues et pénibles années de détention, dans d'effroyables conditions et aux mains de dangereux fondamentalistes islamiques, des "fous de Dieu", m'ont, bien évidemment, marqué très profondément. Les moments qui ont suivi ma libération, puis mon retour au pays, ont été très laborieux, malaisés: le douloureux réapprentissage d'une vie. C'est une expérience particulièrement difficile à vivre, que je ne souhaite à personne. Je n'avais plus envie, par exemple, de lire: un comble pour moi, qui suis un passionné de littérature. Ce n'est que près de vingt ans après ma libération que j'ai réussi, pour la première fois de ma vie, à en parler… et, encore, avec beaucoup de réticence, voire pudeur. C'était dans un de mes livres précédents, intitulé La Maison du retour (1), que j'ai publié, aux éditions Nil, en 2007: il y a donc deux ans, seulement!»
Quels sont aujourd'hui, après une expérience aussi cruelle et traumatisante, vos hobbys préférés, vos passe-temps favoris… en un mot, vos plaisirs quotidiens, sinon vos passions, hormis bien sûr l'écriture?
J.-P. K.: «J'adore le vin… les grands crus de Bordeaux surtout. J'ai écrit plusieurs ouvrages à ce sujet, dont Voyage à Bordeaux, avec des photographies de Michel Guillard, Le Bordeaux retrouvé et L'Âme du vin (avec Maurice Constantin-Weyer). J'ai une passion pour cette magnifique et riche région de France qu'est le Bordelais. J'aime aussi, beaucoup, le cigare… les havanes de préférence. J'ai d'ailleurs fondé à ce propos, en 1994, une revue appelée L'Amateur de cigares. Je me suis aussi laissé aller à un "Havanascop", avec mes amis Jean-Alphonse Richard et Annie Lorenzo. Ce sont effectivement là - les vins de Bordeaux et les cigares havanes - mes menus et grands plaisirs, tout à la fois, d'aujourd'hui. Rien que pour cela ,la vie vaut la peine d'être vécue!»
Publié chez Fayard (Paris). (1) Ce livre de Jean-Paul Kauffmann, "La Maison du retour", racontant ses trois années d'otage au Liban, a obtenu le prix Saint-Simon, le prix François Mauriac, et le prix Maurice Genevoix.
N. B. Le récit de Jean-Paul Kauffmann, "Courlande", contient également, en fin de volume, un important et très documenté dossier de "repères chronologiques" concernant tant la Courlande que la Lettonie, ainsi qu'une abondante et précieuse bibliographie.
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