Exercices d'admiration
Dans son dernier ouvrage, paru chez Gallimard – comme tous les autres –, Milan Kundera paie sa dette envers des œuvres qu'il admire et qu'il arpente en long et en large afin d'y débusquer des réponses plausibles à des questions qui ne se posent pas. / CORINA CIOCÂRLIE
Depuis quand Karénine ne faisait-il plus l'amour à Anna? Et Vronski? Aviez-vous déjà remarqué que les protagonistes des grands romans – Pantagruel, don Quichotte, Valmont, Tom Jones, Werther – n'ont pas d'enfants? Sauriez-vous pourquoi les gens, malgré leurs expériences vécues, sortent d'une épreuve historique «toujours aussi bêtes qu'ils y sont entrés»?
Tout comme Francis Bacon – qui se sentait plus proche de Shakespeare que de Beckett, auquel il était pourtant sans cesse comparé –, Milan Kundera se réclame de l'histoire de l'art dans sa totalité: «Le XXe siècle ne nous dispense pas de nos dettes envers Shakespeare.» À ses yeux, le besoin de garder près de nous les pâles silhouettes à demi oubliées de nos prédécesseurs ne relève guère d'une futile exhibition intellectuelle, mais du simple désir de «garder le temps passé à l'horizon du roman et de ne pas abandonner les personnages dans le vide où la voix des ancêtres ne serait plus audible».
Vieux amours
Avec ces neuf essais (dont certains revisités) qui s'inscrivent dans la lignée de L'Art du roman et des Testaments trahis, Kundera convie donc le lecteur à Une rencontre avec ses réflexions et ses souvenirs, ses vieux thèmes (le kitsch, l'idylle, la nostalgie) et ses vieux amours (Rabelais, Kafka, Broch, Janacek).
En mettant ses pas dans ceux de Nabokov, de Gombrowicz ou de sa compatriote Vera Linhartova – qu'il cite dans un mémorable intermezzo sur la liberté de l'écrivain, jamais «prisonnier» d'une seule langue ou d'une seule nation –, l'auteur de La Plaisanterie prouve, une fois de plus, qu'il a su transformer son exil en départ libérateur «vers un ailleurs, inconnu par définition, ouvert à toutes les possibilités».
Le monde selon Kundera, qui a pourtant changé depuis 1929 (sa date de naissance) ou depuis 1975 (l'année de sa seconde «naissance» parisienne), laisse entrevoir ce qui reste «tristement inchangeable, inchangeablement humain»: la solitude de l'individu abandonné face à son corps, le mystère de l'humour en tant que dernier refuge de l'humain, la persistance de la mémoire, mais aussi l'étonnante évidence que tout ce qui est (la peinture, la musique, le «désespoir joyeux» de Francis Bacon, cette «comique absence de comique» chez Dostoïevski, la séduction de l'invraisemblable chez Malaparte, l'esprit anti-moraliste et anti-idéologique de Hrabal) peut aussi ne pas être…
Listes noires
Dans Les Dieux ont soif, d'Anatole France, Kundera retrouve le leitmotiv existentiel qui traverse son Livre du rire et de l'oubli, à savoir la cohabitation de l'histoire insupportablement dramatique et du quotidien insupportablement banal: «Une cohabitation qui étincelle d'ironie, vu que ces aspects opposés de la vie se heurtent constamment, se contredisent, se ridiculisent l'un l'autre».
D'ailleurs, c'est en rendant hommage au même Anatole France – mis au ban par les poètes surréalistes – qu'il parvient à balayer d'un geste de la main les récentes accusations de délation politique qui lui auront peut-être coûté, à lui, un prix Nobel: «Sous le ciel troué d'une telle mémoire vaporeuse et illusoire, nous sommes tous à la merci des listes noires, de leurs verdicts arbitraires et invérifiables, toujours prêts à singer leur stupide élégance.»
Et pour que rien de lourd ne reste de cet épisode, il passe à autre chose, sans aucun pathos, aucun rire jaune, avec seulement «un léger, léger, léger voile de tristesse» qui est devenu sa marque de fabrique.
À lire: Milan Kundera.
«Une rencontre». Gallimard, 2009. 208 p., 17,90 euros.
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