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Point de lendemain

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image Andrzej Stasiuk: «Qu'y aura-t-il, par exemple, à la place de l'éternel attelage de chevaux qui nous tient lieu de blason et dont l'Occident agrémentait la plupart de ses reportages sur cette région?»

Avec «Fado», Andrzej Stasiuk reprend le récit en lacets qui l'emmenait, en 2004, «Sur la route de Babadag». Suite (sans fin) d'une odyssée à travers l'«autre» moitié de l'Europe, celle qui, pour le meilleur et pour le pire, se retrouvera toujours «à l'est de l'Occident». / CORINA CIOCÂRLIE

Le meilleur dans un pays étranger, assure Andrzej Stasiuk, c'est la nuit sur l'autoroute: on quitte une contrée au crépuscule parce qu'elle s'est révélée désespérément ennuyeuse et «on file, disons, droit vers le sud». Pour un habitant de la plaine froide et venteuse d'Europe centrale, il est essentiel de garder ce cap-là: vers le sud et vers l'ouest de Varsovie, là où commence cette terra incognita où les pays n'ont pas de capitale et les habitants n'ont pas d'avenir.
«Et donc me voilà à me remémorer, à partir continuellement à reculons, assis dans la pénombre, à regarder par la vitre arrière, voilà tout ce lyrisme de la perte, cet on the road slave que je tape à la machine – il est trois heures et quart du matin…» Consacré aux retardataires arrivés des profondeurs du passé par un raccourci improbable, Fado est un voyage de nuit, «beau et consternant, désespéré et douloureusement banal, sublime et bouffon, gris souris, gris de pluie».

Un monde en lambeaux

Un jour, Andrzej Stasiuk achète chez un bouquiniste une carte ferroviaire de l'Autriche-Hongrie, datant de 1900: en regardant le papier fragile et jauni qui s'effrite entre ses doigts, il contemple un néant que l'imagination s'apprête à combler. Point d'atermoiements, point de nostalgie – juste une question de survie: voyager, c'est sauvegarder le monde et, en même temps, montrer sa décrépitude, sa fugacité. Bosnie, Serbie, Albanie, Galicie, Marmatie…
Telle une vieille carte qui tombe en lambeaux, ce monde-là s'use et s'élime de l'excès de regards: d'une escale à l'autre, villes et villages cessent d'exister, s'abîment ou s'effacent au fur et à mesure des pliages et dépliages successifs. En longeant le lac d'Ohrid, sur la frontière est de l'Albanie et sud-ouest de la Macédoine, Stasiuk aperçoit un wagon d'omnibus solitaire dans une gare délabrée: «Il était tout couvert de rouille et n'avait plus de vitres. Le machiniste ne disait rien. Une voix de femme sortait de la radio. Alors que nous arrivions en ville, j'ai soudain compris que ce chant était un fado portugais. Il y a des coïncidences qui ressemblent à des plans sophistiqués.»
Cette Europe-là n'est pas méditerranéenne, certes, mais elle partage avec le pays du fado la mélancolie des confins.

Le goût de la pagaille

Dans un très beau texte (Je n'ai pas vu le rideau de fer tomber) publié en mars dans Le Libé des écrivains, Andrzej Stasiuk raconte comment il gagne des euros en amusant le public littéraire de Berlin pour les dépenser ensuite en vin, du vranac au Monténégro, du dionis en Moldavie. Histoire de rappeler que – n'en déplaise aux pères fondateurs de l'Europe – il n'y a point de dénominateur commun entre, d'un côté, «le provincialisme de l'Occident qui lui fait percevoir le reste du continent comme une copie ratée de lui-même» et, de l'autre, le goût de la pagaille balkanique, la tendance à l'affabulation slave, l'amour pervers d'un Cioran pour son pays maudit, le fatalisme tranquille des paysannes ukrainiennes rivalisant avec la liberté des chiens errants, ou la nonchalance des Tziganes entassés dans un ancien quartier juif, au bout d'une petite ville slovaque, au pied d'un château hongrois…
Ayant vécu dix-sept ans dans les Carpates et parcouru un demi-million de kilomètres à la recherche de «l'aura insaisissable des contrées du sud-est», Stasiuk est bien placé pour savoir que l'avenir n'arrive jamais, ne recèle rien et «peut exciter tout au plus les amateurs de science-fiction, les marxistes, les capitalistes ou les demoiselles vieillissantes». Pour nous autres, il y a ces splendides matinées d'automne où l'on attend que la brume s'éclaircisse, que le passé s'épaississe – rien de plus, mais rien de moins, puisqu'on a fini par comprendre que «dans la vie, on ne reçoit rien de plus que ce qu'on a reçu»…
Andrzej Stasiuk. «Fado». Traduit du polonais par Charles Zaremba. Christian Bourgois Éditeur, 2009. 182 p., 16 euros. 

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